Vendredi 26 décembre 2008
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Tommy Emmanuel - Guitaristes sensibles, s'abstenir !
Cette fois, c'est sûr, Tommy Emmanuel prend trop de place.
Il ne rentre plus… dans aucune catégorie. Si le projet de vous mettre à la guitare vous a déjà effleuré, n'allez pas le voir ! Inclassable. Les adjectifs superlatifs sont inutiles. Trop faibles.
Dépassés. Obsolètes.
New Morning bondé. Rien que des guitaristes initiés, des inconditionnels, ou des chanceux au regard d'une promotion quasi inexistante. La moitié des membres de la secte ont dû écouter sans voir.
Mais c'est sans doute plus supportable comme ça. Le voir, c'est ne pas le croire. Lorsqu'il entre en transe pour notre "Initiation" (hommage percussif et percutant aux Aborigènes de son Australie
natale), nous y sommes déjà depuis longtemps. Décoiffés, scotchés à nos sièges, ou, tels les malheureux debout au fond, arrachés à nos spartiates de connaisseurs toujours ébahis.
Comment ne pas redire l'évidence. Il a tout : le don - détecté très tôt (comme si quoi que ce fût eût pu empêcher la marche d'un tel destin), les mains, le toucher, le talent, l'expérience,
l'aisance, et autant d'humilité qu'il est un extraordinaire show-man… On ne parle plus de technique, sans s'y perdre. Mais c'est bien pour ça qu'on est là. Rares sont les moments où l'adepte le
plus éveillé croit reconnaître, dans les mains du maître, l'instrument qu'il tente chaque jour d'apprivoiser un peu plus.
Pour nous faire passer cette pilule mégalithique, ce gentleman fait ce qu'il peut pour ne pas trop sourire de ce qu'il nous inflige, mais ça, il n'y arrive pas. Chez lui, c'est naturel : il fait
mal. Et les victimes adorent d'autant plus que la torture est sophistiquée. Aucune pitié. "A don-nf !", rit-il. Tant mieux.
Le mythe s'entoure naturellement de légendes, quand le régal de ses créations personnelles - Angelina (composé pour l'une de ses filles), Stevie's Blues, The Hunt, Mystery - le dispute à la
transcendance des arrangements renversants qu'il imprime, de sa patte, à des tubes à remonter le temps aussi extraterrestres que lui : Imagine, Mona Lisa, Blue Moon, Borsalino, Somewhere over the
Rainbow, sans oublier un Guitar Boogie qui déchire carrément la mort. Si.
Face à un tel phénomène, on oublie qu'on a un jour rêvé d'être un guitar hero, et, contrairement aux habitudes des éternels apprentis que nous sommes tous, chacun se surprend à regarder dans les
yeux ce gourou transmusique, plutôt que la machine diabolique et méconnaissable qui, entre ses mains, semble dotée d'une vie propre.
Ce qu'il envoie (techniques entremêlées, volume sonore (!) et énergie communicative) ne saurait rationnellement sortir de ses guitares fantomatiques, qui hurlent dès qu'il les caresse sans que
l'on puisse dire si c'est de plaisir ou pour implorer un répit dans leur dépeçage inéluctable.
Aux néophytes et aux spectateurs encore dans le coma jubilatoire qui suit l'expérience d'un de ses concerts, je rappellerais - cela va-t-il les rassurer ? - que non seulement Tommy Emmanuel n'est
pas un hologramme programmé, mais qu'en plus il joue sur Folk électroacoustique. Tout est fait à la main, avec amour. Et une "réverb", bien méritée.
La prestation consacre naturellement (?) ce que l'on doit encore pouvoir appeler chez lui du Picking (entre autres Cannonball Rag). Même si notre client a parmi ses rares défauts celui d'être
incapable de faire une seule chose à la fois. Il invoque à l'envi notre Marcel Dadi, Chet Atkins, Mark Knopfler (pour son doigté magique), les Beatles (When I'm sixty-four de Paul Mc Cartney,
Lady Madonna). Et sur Day Tripper, indépendantistes digitaux, accrochez-vous ! Tout est performance. Mélange de destructuration et de respect. Et l'on reconnaît tout, sans plus rien y comprendre.
L'art à l'état pur.
Si ses longs doigts d'acier étaient en palissandre, nul doute que, sous leurs impacts ses guitares prendraient feu… à l'instar d'un public en apnée dont aucun des heureux cyanosés ne se serait
pas cru capable de la durée. Silence émerveillé, dont le délire enchanté qu'il masque n'explose qu'une fois la coda posée.
Vous autres, nouveaux-nés et autres lapins de deux semaines, pauvres hères qui n'avez jamais mis les oreilles au New Morning, sachez que vous avez ainsi manqué là, en plus d'icelui, tant de
joyaux musicaux et joyeux. Aux innocents inconscients susmentionnés, je me dois de préciser que cet écrin universel a le confort et les proportions intimistes idéalement propices aux concerts de
qualité, dont il a toujours tenu la promesse.
Les dimensions en sont schtroumpfesques comparées à l'envergure des monstres, parfois antédiluviens qui, dans ce site naturel préservé vinrent se (et nous) ressourcer lors de leurs migrations
spatiotemporelles.
Il n'empêche que, le soir béni du 7 novembre 2006 venu, on a pu voir, de ses yeux voir un homme (debout à 1 mètre de la scène, c'est-à-dire à 2,50m de l'artiste !) tenter, à s'en crever les yeux,
d'espionner le jeu de mains du vilain Tommy Emmanuel. Sans doute afin de se convaincre définitivement qu'il n'y a plus rien de normal, et encore moins de reproductible là-dedans. Signe d'un zèle
aussi patent que l'échec auquel était vouée sa mission, l'impétrant était, s'il vous plaît, chaussé d'une énorme paire de jumelles !
Sachant que les survivants à un cataclysme ne vivent plus que dans l'angoisse de la survenue du suivant, que nous reste-t-il face à l'euphorisant cyclone Emmanuel et la déprime guitaristique qui
lui succède, sinon l'espoir inquiétant qu'il revienne vite ? La merveilleuse catastrophe s'est effectivement reproduite le 19 ! Le génie revenait nous hanter…
Ce géant ubiquiste et omnipotent continue sans vergogne sa série de massacres entamée il y a quarante ans. Mais aujourd'hui, ce sont les sacrifiés qui en redemandent. Alors si je ne vous ai pas
donné l'envie d'aller l'écouter-voir, allez-y de vous-mêmes ! Vous aurez peut-être aussi la chance d'y rêver en admirant, en plus de ses charmes, la voix de sa féerique Dulcinée Lizzy Watkins épousant parfaitement celle du magicien
dans quelques romances en duo.
Enfin, si l'on sort de ses concerts avec un mélange d'extase et de dégoût, c'est une saturation proportionnelle à la gratitude, confuse mais immense qui l'accompagne. Tommy Emmanuel, addictif ?
Je ne sais pas. Mais dès qu'il revient, moi j'y retourne. Ben oui ! Pour voir…
Bonne chasse à vous
Cyrille Monge